Allocutions et interventions

ALLOCUTION PRONONCÉE PAR FIDEL CASTRO RUZ, PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE CUBA, A LA FACULTÉ DE DROIT DE L’UNIVERSITÉ DE BUENOS AIRES (ARGENTINE), LE 26 MAI 2003

Date: 

26/05/2003

Chers étudiants, chers travailleurs - et j’aurais presque envie de dire : chers compatriotes argentins (applaudissements).

J’ai déjà vécu quelques petites années, mais je n’aurais jamais imaginé connaître un meeting aussi mouvementé et aussi incroyablement émouvant que celui-ci (applaudissements et slogans).

Je tiens à vous informer que des millions de Cubains suivent aussi ce spectacle par télévision (applaudissements et slogans de : « Cuba, Cuba, Cuba, le peuple te salue ! ») Je vous en remercie infiniment au nom de notre peuple parce que c’est la force que donnent les idées, que donne la vérité, que donne une cause juste qui rend les peuples invincibles.

Nous avions, ou plutôt vous aviez conçu, selon ce que m’ont expliqué les étudiants et les autorités universitaires, une petite réunion, quelque chose de modeste ici, dans cette faculté de droit. Ça devait commencer à dix-neuf heures, tout le monde devait être assis dans une salle et si par hasard, il venait un peu plus de public, on installait un écran géant à l’extérieur.

Je pourrais adresser une critique – pas à vous – mais à nos compañeros et leur dire : « Vous avez sous-estimé le peuple argentin » (applaudissements). On a commencé par apprendre que la salle était pleine, qu’il y avait deux fois de gens que de places assises, que les allées étaient pleines, que les couloirs aussi, et que le grand escalier extérieur était en train de se remplir, qu’il y avait mille, deux mille, trois mille personnes. A un moment donné, les chaînes de télévision se sont mises à expliquer ce qu’il se passait ici. Bref, tout d’un coup, je vois les images et je me rends compte, parce que j’ai une certaine habitude de calculer la quantité de gens d’un meeting, que ça ressemblait à la place de la Révolution à La Havane (applaudissements).

Toutes les voies d’accès étaient bloquées. Heureusement que ces petits appareils qui gênent tant et qui font tant de bruit – je veux parler des portables – servent à des moments pareils à communiquer et à connaître la situation.

Notre ambassadeur, qui fait partie des coupables de cette sous-estimation (rires) – je sais que vous allez le défendre parce qu’il a une grande affection pour le peuple argentin – était en contact avec sa famille qui se trouvait dans la salle – il y avait même des enfants, les organisateurs devaient penser qu’il s’agirait du plus pacifique des meetings, et ça l’est, n’est-ce pas ? – et n’imaginait pas à quel point une foule est capable de s’organiser, mais il ne pouvait pas se déplacer. Chacun était isolé, avec pour seul contact le portable. Il n’y avait plus la moindre entrée, on nous avait dit qu’il était désormais impossible d’entrer… mais je ne me résignais pas à l’idée de ne pas tenir mon engagement à cause de circonstances tout simplement physiques, trop de gens, et ne pas avoir l’honneur et l’orgueil de vous saluer.

On nous avait donc dit que c’était impossible, et j’ai insisté que rien n’est impossible (applaudissements), qu’il fallait trouver une solution, que je ne résignais pas à rester là-bas à attendre des nouvelles. Toute ma vie, j’ai eu l’habitude d’aller où il fallait, d’aller au devant des difficultés, et je ne me résignais pas à l’idée de reprendre l’avion à l’heure qu’il faudrait sans venir à cette université-ci.

Evidememnt, ici, je suis un visiteur, et je dois avant tout respecter l’ordre, la loi, je n’ai pas le droit de faire quoi que ce soit qui viole un règlement ou un ordre des autorités.

Je dois dire d’ailleurs que les autorités ont coopéré au maximum pour trouver une solution.

On continuait donc de m’informer depuis l’école de droit : « Personne ne bouge de la salle. » Le public continuait d’entrer un petit peu plus par les allées latérales. À un moment donné, même, il y a eu quelques dégâts matériels… Je crois que nous allons devoir payer les frais, ou du moins partager les frais qui pourraient découler d’une fenêtre brisée, ou d’une brèche ouverte par cette troupe patriotique et révolutionnaire d’Argentins (applaudissements).

Alors, j’ai recouru à un jeune cadre de notre délégation, le ministre des Relations extérieures, que vous avez vu et entendu, et je lui ai dit : « Vas-y, entre par où tu peux, parle à ceux qui sont dans la salle et explique-leur la situation réelle, objective, et dis-leur qu’il faut absolument tenir ce meeting. » Les organisateurs craignaient, en effet, à juste titre, que si le meeting se faisait dans la salle avec des écrans géants à l’extérieur, certains de ceux qui étaient sortis volontairement ne veuillent rentre de nouveau. Il fallait donc envisager, par nécessité, d’organiser le meeting sur le grand perron devant la faculté.

Nous avons attendu avec impatience, nous écoutions notre envoyé par deux voies : par certaines chaînes de télévision qui transmettaient ce qu’il disait, et sur le portable, tandis qu’il s’évertuait à persuader ceux qui étaient dans la salle de se rendre à l’extérieur.

Et nous avons eu une nouvelle preuve que les peuples sont capables de comprendre, de coopérer, de réagir, parce qu’il m’a dit quelques minutes après : « Ça y est, les gens sont en train de sortir vers le grand perron. »

Mais il y avait un autre obstacle à surmonter : les caméras de télévision et les micros. Il fallait absolument les installer, en effet, parce que, sans ça, vous auriez été les seuls ici à suivre le déroulement du meeting. Sans la télévision, notre peuple là-bas ne pourrait pas suivre en direct ce qu’il se passe ici-même. Oui, mais pour réinstaller tous les appareils, ça prenait au moins une heure. Une heure d’impatience, imaginez un peu ! Et vous et moi, nous avons connu cette heure longue, interminable, infinie d’impatience durant laquelle il a fallu réinstaller les micros, les haut-parleurs, les appareils et les services de la presse qui avaient été prévus pour une salle intérieure. Et faire tout ça en une heure, je vous dis que c’est un record !

Finalement, à neuf heures moins vingt, on nous a dit que tout était prêt. Et il fallait venir vite, parce qu’il faisait froid, aussi. Un froid qui ne résiste pas à votre chaleur, de toute façon ! (Applaudissements.)

Moi, on m’a même mis sur les épaules un manteau, mais je vais m’en débarrasser, parce que je n’en ai pas besoin et que ça me fait honte. (Il retire le manteau.)

Nous sommes donc venus en toute hâte ici, pour arriver en gros à l’heure prévue. Mais vraiment, les masses ont fait un miracle d’organisation ! (Applaudissements.) Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait, pour permettre à notre délégation de repartir heureuse et éternellement reconnaissante.

Quelqu’un pourrait sans doute se demander s’il y a là de la vanité de ma part devant les immenses honneurs que vous m’avez concédés. Non, ce n’est pas du tout ça. Quand je parle de reconnaissance éternelle, je le dis parce que la population de Buenos Aires est en train d’adresser un message à ceux qui rêvent de bombarder notre patrie, nos villes (applaudissements et slogans de : « Cuba, Cuba, Cuba, le peuple te salue ! » et de « Bush, fasciste, c’est toi le terroriste ! »), à ceux qui rêvent de détruire, non plus seulement la Révolution, mais le peuple même qui en est l’assise et qui a été capable de résister à plus de quarante ans de blocus, d’agressions et de menaces ! (Applaudissements.)

Si cela arrivait, il ne faudrait pas seulement calculer le nombre d’enfants, ou de mères, ou de personnes âgées mortes, ou de jeunes ou d’adultes. Les survivants restent parfois si mutilés, si handicapés, qu’on se demande s’il n’aurait pas mieux valu mourir que de continuer de vivre dans un état pareil… Surtout que ce genre d’actions se réalise sans le moindre droit, sans la moindre justification, uniquement à partir de violations du droit international, de violations des lois dont nous supposions qu’elles régissaient le monde. Encore que nous étions pas mal à suspecter que nous vivions bel et bien dans un monde où ce qu’on respecte le moins, c’est la loi, où ce qu’on est en train d’instaurer, c’est le principe de la force comme seule justification pour commettre n’importe quelle sorte de crime, pour asservir nos peuples, pour s’emparer de nos ressources naturelles, pour nous imposer ce que vous disiez : une tyrannie nazie-fasciste mondiale ! (Huées.)

Je n’exagère pas, ce n’est pas un abus de langage de ma part ! Ne nous a-t-on pas dit qu’une soixantaine de pays ou plus pouvaient faire l’objet de blitzkriegs, d’attaques préventives ? Jamais dans l’Histoire, un empire n’avait brandi de telles menaces ! (Huées.)

Ne nous a-t-on pas dit qu’il fallait être prêt à attaquer n’importe quel « trou perdu » dans le monde ? Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais entendu une chose pareille !

Ne nous a-t-on pas dit qu’on utiliserait n’importe quelle arme, qu’elle soit nucléaire, chimique ou bactériologique, sans parler des armes super-perfectionnées qui n’ont absolument plus rien de « classiques » parce qu’elles sont capables de causer des destructions épouvantables ? De quel droit quelqu’un peut-il ainsi menacer les peuples ?

Je me demande si nous ne devrions pas ici, où il n’y a pas beaucoup de lumière, allumer bien plus d’ampoules pour que nous ne soyons plus un « trou perdu » susceptible d’être attaqué par surprise et à titre préventif (applaudissements).

Dieu merci, cette place-ci, ce perron-ci ne sont pas un « trou perdu ». C’est un « trou », peut-être, mais plein de lumière, plein de millions de lumières. Cette place, ce perron, c’est comme un soleil ! Comme le soleil que nous avons eu en arrivant ou comme celui de ce matin quand nous sommes allés déposer une gerbe au monument de Martí. (Applaudissements. On lui dit quelque chose du public.) C’est juste, mais la cérémonie sur la place San Martín, c’était un peu plus tôt et le soleil n’était pas si fort. Et je me suis dit : Tiens, notre soleil à nous, il est fort, il est même très chaud ; le soleil d’ici ne l’est pas autant, parce que le climat est froid, mais en tout cas le soleil est super-resplandissant !

De fait, il y a deux sortes de soleil : celui que nous avons vu ce matin, ou celui que nous avons vu à notre arrivée dans le pays, et celui que nous voyons ici sur ce perron et sur cette place. Ce sont les idées, ce sont les idées qui illuminent le monde (applaudissements), ce sont les idées, et quand je parle d’idées, je ne parle que d’idées justes, que de celles qui peuvent apporter la paix au monde, qui peuvent apporter une solution aux graves dangers de la guerre ou faire cesser la violence. Voilà pourquoi, à Cuba, nous parlons de bataille d’idées.

Je pense – parce que je suis optimiste – que ce monde peut se sauver malgré les erreurs commises, malgré les pouvoirs immenses et unilatéraux qui se sont créés, et si je le pense, c’est parce que je crois à la primauté des idées sur la force (applaudissements et exclamations). J’en fais le constat ici-même.

Je n’avais pas l’intention de prononcer ici une harangue enflammée, je sentais plutôt que mon devoir était de bien peser mes mots. Bien entendu, je pensais parler surtout de notre pays et du monde. En fait, l’idée de départ était une salle, tranquile, tout le monde assis, et je me demandais de quoi je devais parler aux Argentins. Il est toujours bien complexe de prononcer un discours, où que ce soit, il faut éviter de dire quelque chose qui puisse blesser, ou qui ressemble à une ingérence – et je ne pense pas avoir dit un seul mot qui ressemble à la moindre ingérence dans les problèmes internes du pays hospitalier où je me trouve. Je me disais donc : de quoi parler ? En règle générale, les orateurs imposent leur thème à l’auditoire, mais mon idée était différente : j’allais demander aux étudiants, que je supposais assis sagement devant moi, de me dire de quoi ils voulaient que je parle. C’est plus démocratique, plus juste. Ils allaient donc m’imposer mes thèmes, au lieu que ce soit moi qui dise ce qu’il me semble le mieux…

Oui, mais toutes ces bonnes idées, c’était avant ce séisme, ce raz-de-marée, cet ouragan qui vient de se produire autour de l’université à la tombée de la nuit. Et en arrivant ici, j’ai bien vu que mes bonnes idées n’étaient plus de mise !

Je crois pourtant avoir entendu par ici que quelqu’un voulait que je parle du Che, de la vie du Che (applaudissements). Je ne pourrais pas m’étendre longuement, ça n’aurait pas de sens en de telles circonstances, mais je peux en dire quelque chose. Et puisque vous m’avez demandé de parler de Che, je peux le faire, même si j’en ai déjà parlé ce matin devant la statue de San Martín, parce que c’est l’une des personnalités les plus extraordinaires que j’ai connues dans ma vie.

Le Che n’a pas rejoint notre troupe comme soldat, mais comme médecin. Il était au Mexique par hasard. Il arrivait du Guatemala. Il avait visité avant de nombreux endroits d’Amérique latine, il avait été dans des mines où le travail est très dur, il avait même été dans une léproserie de l’Amazonie, y exerçant comme médecin.

Je vais vous dire l’une des caractéristiques que j’appréciais le plus du Che, et il n’en manquait pas : tous les week-ends, il tentait d’escalader le Popocatepetl, un volcan qui se trouve pas loin de la capitale, une montagne très élevé avec des neiges éternelles à la cime. Il préparait son équipement, il entreprenait l’escalade, luttant contre son asthme, il faisait un effort énorme et il n’atteignait pas la cime. La semaine suivante, il recommençait son escalade du « Popo », comme il l’appelait, sans y parvenir. Et ainsi de suite. Il aurait passé sa vie à tenter d’escalader le Popocatepetl, même s’il n’y était jamais arrivé au sommet (applaudissements et exclamations). Ça donne une idée de la volonté, de la force de caractère, de la constance du Che, qui était une de ses vertus.

Une autre ? Chaque fois qu’il fallait un volontaire, parce que nous étions encore un tout petit groupe, pour une tâche donnée, le premier à se présenter, eh bien, c’était le Che (applaudissements).

Comme médecin, il restait avec les malades. En effet, dans certaines circonstances, en pleine nature, en pleine forêt, quand vous êtes poursuivis de plusieurs directions, il faut que ce qu’on pourrait appeler la force principale se déplace en laissant des traces bien visibles afin que le médecin et les malades ou les blessés puissent rester à l’abri à un endroit plus proche. Au départ, le Che était le seul médecin. Ensuite, d’autres nous ont rejoints.

Et puisque vous me demandez des anecdotes, je pense à une action très dangereuse pour tous. Nous avions appris qu’un débarquement avait eu lieu, et nous nous sommes souvenus de nos propres péripéties à nous, de nos propres souffrances dans les premiers jours de notre débarquement, et c’est par solidarité avec ceux qui venaient de débarquer que nous avons décidé de réaliser une action passablement audacieuse mais qui n’était pas correcte du simple point de vue militaire : attaquer une caserne bien fortifiée au bord de la mer. Je ne vais pas entrer dans les détails. Le combat a duré trois heures. Le Che s’y est distingué, comme toujours. Nous avons été assez chanceux, parce qu’il semble que nous étions parvenus à liquider les communications de la caserne, mais en tout cas le tiers des combattants étaient morts ou blessés, un bilan qui n’était pas très habituel. Eh bien, le Che, redevenu médecin, a d’abord soigné les adversaires blessés ! Et ensuite nos compagnons. Vous ne pouvez pas imaginer la sensibilité de cet Argentin ! (Applaudissements.)

Je repense même au cas d’un de nos compagnons dont la blessure était mortelle, et le Che le savait. Mais nous devions abandonner rapidement l’endroit, parce que les avions de la tyrannie allaient sans doute apparaître incessamment. S’ils ne l’ont pas fait durant le combat même, c’est parce que nous avions eu la chance de liquider le système de transmissions de quelques tirs bien placés. Le premier est apparu vingt minutes après la fin du combat. Mais il fallait soigner les blessés et se retirer au plus vite. Et c’est le Che qui m’a raconté le cas de ce compagnon qui allait mourir inexorablement et qu’il a fallu laisser sur place, avec les blessés de l’ennemi, en espérant que celui-ci s’en occupera, puisque vous avez vous-même soigné les siens… Nous avions même fait un certain nombre de prisonniers. Nous respections toujours les prisonniers, en toutes circonstances, nous n’avons jamais maltraité ni exécuté un prisonnier (applaudissements). Nous leur avons même donné parfois nos propres médicaments, alors que nous n’avions vraiment pas beaucoup…

Cette politique, sincèrement, a beaucoup contribué à notre succès dans la guerre. Dans n’importe quelle lutte, vous devez forcer le respect de l’adversaire (applaudissements). Dans n’importe quelle lutte, je le répète, les défenseurs d’une bonne cause doivent agir de manière à forcer le respect de l’adversaire.

À cette occasion-là, nous avons dû laisser un certain nombre de blessés que nous ne pouvions évacuer, certains très graves. Mais ce qui m’a le plus bouleversé, c’est ce que le Che m’a raconté ensuite, plein de douleur, sur ce compagnon dont il savait qu’il mourrait inexorablement, qu’il ne pouvait le sauver : il s’est penché sur lui et l’a embrassé sur le front (applaudissements).

Voilà certains détails du Che comme homme, comme un être humain extraordinaire.

C’était aussi quelqu’un qui avait une grande culture, une grande intelligence, en plus de son acharnement, de sa force de volonté. Il était capable d’accepter et de mener à bien n’importe quelle tâche qu’on lui confiait après la victoire de la Révolution. Il a été directeur de la Banque nationale de Cuba, où il fallait un révolutionnaire à ce moment-là. En fait, à tout moment, bien entendu. Mais la Révolution venait de triompher, les ressources dont on disposait étaient bien maigres parce que les réserves avaient été volées.

Je peux évoquer ici la fameuse blague évoquée par les ennemis, une blague à visée politique, à savoir que j’aurais dit à une réunion qu’il fallait un économiste à la tête de la Banque nationale et que le Che aurait aussitôt levé la main parce qu’il avait entendu à tort qu’il fallait un communiste. Eh bien, oui, le Che était un révolutionnaire, c’était un communiste et c’était un excellent économiste ! (Applaudissements). Etre un excellent économiste dépend de l’idée que vous vous faites à la tête d’une des branches de l’économie du pays, à la tête de la Banque nationale. Le Che l’a été à double titre : de communiste et d’économiste, non parce qu’il avait le diplôme correspondant, mais parce qu’il avait beaucoup lu et beaucoup observé.

Le Che a été le promoteur du travail volontaire dans notre pays. Tous les dimanches, il partait une fois aux travaux agricoles, une autre fois tester une machine agricole, une autre fois encore travailler dans le bâtiment. Il nous a laissé l’héritage de cette pratique qu’ont suivie ensuite des millions de nos compatriotes.

Il nous a laissé de nombreuses choses. Voilà pourquoi je dis que c’est un des hommes les plus nobles, les plus extraordinaires et les plus désintéressés que j’ai connus, ce qui n’aurait pas d’importance si je ne croyais pas que des hommes comme lui existent par millions dans les masses (applaudissements).

Les hommes qui se distinguent de façon éminente ne pourraient rien faire si de nombreux millions d’autres, pareils qu’euix, n’avaient pas la capacité embryonnaire d’acquérir ces mêmes qualités. Ce qui explique pourquoi notre Révolution a tant fait pour lutter contre l’analphabétisme, pour développer l’éducation (applaudissements).

J’ai dit que les idées étaient plus puissantes que les armes. Eh bien, je dis que l’éducation est l’instrument par excellence si l’on veut que cet être vivant qu’est l’homme, puissamment régi par des instincts ou des lois naturelles, qui a évolué comme l’a prouvé Darwin, ce que personne ne nie aujourd’hui… Je veux parler de la théorie de l’évolution, puisque le pape Jean-Paul II a finalement déclaré qu’elle n’était pas incompatible avec la doctrine de la création. Et je me réjouis de fait d’actions comme celle-ci, qui a mis un terme à une contradiction entre une théorie scientifique et une croyance religieuse. Donc, l’homme en question peut se conduire comme un animal dans la jungle si vous l’y laissez. Il possède une intelligence, un cerveau dont on connaît même le poids et qui continue de se développer, on le sait maintenant, pendant deux années et demie après la naissance. C’est le seul être vivant dans ce cas. Vous êtes des étudiants, et vous devez sans doute l’avoir lu. Et ceci a une influence énorme sur le développement de l’intelligence.

En effet, un enfant dont l’alimentation ne contient pas tous les éléments nécessaires jusqu’à deux ans et demi entre à la maternelle ou à l’école, vers les six ans, avec une intelligence diminuée par rapport aux enfants qui ont été nourris convenablement (applaudissements). Et l’une des choses les plus nécessaires, si nous voulons l’égalité, c’est au moins que les enfants aient le droit d’arriver à six ans avec toute leur capacité d’intelligence développée. Et nous savons que des centaines de millions d’enfants dans le monde qui ne se nourrissent pas convenablement à ces âges-là entrent à l’école – si tant est qu’ils disposent d’écoles, si tant est qu’ils disposent d’instituteurs – avec moins de possibilités d’apprendre, bien qu’il arrive aussi que, tout en ayant été alimentés convenablement, ils n’ont pas d’écoles ni d’instituteurs (applaudissements).

Les plus pauvres de la Terre, les plus affamés, ceux qui ne peuvent atteindre ce niveau non de capacité développée, mais de capacité installée, ceux qui n’ont même pas d’écoles sont surtout concentrés, on le sait, dans les pays du tiers monde où vivent les quatre cinquièmes de la population. Des 860 millions d’adultes analphabètes dans le monde, presque 90 p. 100 vivent dans le tiers monde. Car, dans les pays très développés, il existe aussi des analphabètes. Le grand pays voisin proche du nôtre compte des millions d’analphabètes absolus (huées), et des dizaines de millions d’analphabètes fonctionnels. (Une personne s’évanouit dans le public et Fidel Castro doit s’interrompre un moment.)

Je vous parlais donc – je m’étends contre mon gré – de deux problèmes très importants et très liés : l’éducation et la santé. J’ai mentionné un médecin argentin qui est devenu soldat sans cesser une minute d’être médecin, et c’est ça qui m’a conduit à vous expliquer ces choses-là. Et je vous disais que c’est l’éducation qui transforme le petit animal en un être humain. Ne l’oubliez pas (applaudissements). C’est l’éducation qui est capable de lui faire dépasser les instincts qui lui viennent de la nature. Bien mieux, c’est l’éducation qui pourrait permettre de vider les prisons où se trouvent de nos jours ceux qui n’ont pas reçu d’éducation, qui n’ont pas été nourris convenablement. Même dans notre patrie, nous avons tardé à découvrir que, vous auriez beau faire des tas de lois, vous auriez beau construire des tas d’écoles, vous auriez beau former des tas de professeurs, vous devrez toujours faire toujours plus, pour une raison ou une autre, en faveur de l’éducation. Ainsi, dans notre société où il existe des centaines de milliers d’universitaires et d’intellectuels, l’influence de la famille est décisive.

Quand vous menez des études dans une prison auprès de jeunes de vingt à trente ans, vous constatez qu’ils proviennent des couches les plus modestes et les plus pauvres de la population (applaudissements), qu’ils proviennent de ce qu’on pourrait appeler les secteurs marginaux. À l’inverse, analysez donc la composition sociale des élèves dans les écoles les plus cotées, où l’on entre sur dossier, et vous constaterez que l’immense majorité provient de parents intellectuels ou artistes.

Attention, je ne parle pas d’une différence de classes du point de vue économique. La construction d’une société nouvelle est quelque chose de bien plus difficile de ce qu’il peut paraître, parce que vous découvrez bien des choses en chemin. Vous commencez par lutter contre 30 p. 100 d’analphabétisme, contre 90 p. 100 entre analphabétisme total et analphabétisme fonctionnel, vous concentrez toutes vos forces là-dessus, et puis, les années passent, vous analysez la société plus à fond, et vous vous rendez compte alors de l’énorme influence de l’éducation.

Ainsi, la rupture de la famille est plus fréquente dans les secteurs les plus pauvres, dans les secteurs marginaux, ce qui a une grande influence. Par exemple, 70 p. 100 proviennent de familles désunies, et 19 p. 100 ne vivent même plus avec la mère ou le père, mais avec un autre parent ; quand ce même phénomène de famille désunie survient dans un couple d’intellectuels, l’effet n’est pas le même, parce que l’enfant continue de vivre avec le père ou avec la mère, en règle générale, par coutume dans notre société, avec la mère. A Cuba, les femmes constituent un tout petit plus de 65 p. 100 des techniciens brevetés (applaudissements).

Ces phénomènes-là, qu’est-ce qui peut les expliquer sinon l’éducation ? Vous avez eu beau faire une révolution, le niveau de scolarité des parents continue d’influer énormément sur le destin des enfants.

Dans des circonstances données, l’éducation de la famille parmi les secteurs les plus modestes, ou ayant moins de connaissances – je ne parle pas de situation économique – tend à se perpétuer pendant des dizaines d’années, au point que vous pouvez prévoir que les enfants en question ne seront jamais des directeurs d’entreprises, ou des gérants, qu’ils n’occuperont jamais des positions importantes, mais que c’est la prison qui les attend en premier lieu.

Nous avons étudié tout ceci, et bien d’autres choses, que je ne vais pas expliquer ici. Juste pour dire que sans une révolution éducationnelle bien profonde, l’injustice et l’inégalité continueront de prévaloir même si vous satisfaisez pleinement les besoins matériels de tous les citoyens du pays (applaudissements).

Dans notre pays, nous garantissons un litre de lait par jour à chaque enfant jusqu’à sept ans (applaudissements) Ensuite, compte tenu de nos ressources, nous lui garantissons du lait différent, car les possibilité existent heureusement.

Et ce lait, nous le garantissons à moins d’un centime de dollar (applaudissements). Avec un dollar que vous envoie quelqu’un qui vit dans le Nord, vous pouvez acheter du lait pendant cent quatre jours (applaudissements).

Le blocus qui dure depuis quarante-quatre ans (huées) nous a contraint de rationner, mais vous ne verrez nulle part chez nous un enfant sans école. Pas un seul ! (Applaudissements.)

Nous sommes en train d’étudier à fond les causes qui provoquent les différents problèmes de retard mental – léger, modéré, sévère et profond – chacun avec ses caractéristiques – heureusement les retards légers et modérés sont les plus nombreux – et nous avons le dossier, non seulement, de tous les enfants, mais des cent quarante mille personnes et quelque de différents âges atteintes de problème de retard mental. Chez nous, tous les enfants qui naissent avec un problème d’incapacité motrice ou mentale, ou de cécité, ou de mutité, ou de surdimutité, ou, pire encore, les deux à la fois, sont pris en charge.

Il existe des tragédies humaines qu’il faut connaître pour pouvoir les étudier, et nous ne les connaissions pas le premier jour. C’est dans la pratique même, et en luttant pour l’éducation comme nous l’avons fait que nous avons découvert ces choses-là peu à peu.

Nos écoles destinées à l’enseignement spécial accueillent cinquante-cinq mille enfants.

Il ne suffit pas qu’un enfant aille dans ces écoles spéciales pour y faire le premier cycle du secondaire. S’il ne peut pas aller ensuite dans le deuxième cycle et passer le bac, ou entrer dans une école technique, alors qu’il finisse au moins le premier cycle, qu’on lui laisse le temps requis pour le faire, un an ou deux ans de plus, pour qu’il puisse faire un type de travail donné et qu’il ait un emploi (applaudissements).

On ne peut sous-estimer les enfants qui ont ce genre de problèmes, ils ont des qualités pour bien des choses. Et nous ne nous pouvons pas nous contenter, parce que nous serions alors des inconscients, de leur donner un enseignement. La majorité de ces enfants, je le repète, sont atteints d’arriération légère ou modérée.

On s’occupe de tous, quelle que soit leur incapacité. Nous pouvons dire avec satisfaction que, malgré le blocus de quarante-quatre ans, aucun enfant ayant besoin de l’enseignement spécial n’en est privé (applaudissements).

Je vais ajouter un chiffre, et que personne ne le prenne comme une vanité de notre peuple. Ce que nous avons fait dans l’éducation et la santé nous fait d’ailleurs honte à mesure que nous découvrons de nouvelles et de nouvelles possibilités, honte de ne pas l’avoir découvert avant. Alors, que personne ne pense que Cuba se vante de ses succès.

L’Unesco a fait des comparaisons entre les niveaux d’éducation des différents pays et a constaté que les enfants de notre pays des deux dernières années du primaire avaient quasiment deux fois plus de connaissances entre langage et en mathématiques que ceux des autres pays d’Amérique latine. Mais pas seulement d’Amérique latine : des Etats-Unis aussi, n’allez pas croire ! (Applaudissements.)

Je sais que votre pays a des niveaux d’éducation et de culture élevés, je sais comment est le peuple argentin et quelles sont ses connaissances. Notre pays possède des niveaux plus élevés, mais l’Argentine fait partie des quatre ou cinq pays qui s’en approchent le plus, bien qu’à une distance encore grande. Mais ce qui nous a frappé le plus, c’est de découvrir que nos écoliers avaient des connaisances de langage et de mathématiques supérieures à celles des pays les plus développés du monde (applaudissements).

Ça, c’est dans l’éducation. Notre pays possède par ailleurs un taux de mortalité infantile inférieur à 7 décès pour 1 000 naissances vivantes dans la première année : 6,5 l’an dernier ; et même 6,2 l’année précèdente. Et nous pensons le diminuer encore. En fait, nous ne savions même pas s’il était possible de diminuer ce taux à ce point dans un pays tropical, parce que de nombreux facteurs jouent : le climat, mais aussi le potentiel génétique de chaque population, indépendamment des facteurs sanitaires, des facteurs alimentaires, etc. Nous ne savions pas si nous pouvions descendre en-dessous de dix et nous avons été très stimulés quand nous l’avons fait.

N’allez pas croire que c’est la capitale qui possède les meilleurs indicateurs. Des provinces entières ont moins de 5 p. 1 000. Et c’est un indice à peu près égal pour tous. Ce n’est pas comme chez notre voisin où le taux peut être de 4 ou 5 pour 1 000 là où vivent ceux qui ont le plus de ressources, qui reçoivent de meilleurs soins et une meilleure alimentation, alors qu’ailleurs, comme dans la capitale même des Etats-Unis, où il existe de nombreux pauvres et où des groupes ethniques, comme les Afro-Américains, ne bénéficient pas de soins médicaux adéquats, la mortalité infantile peut atteindre le triple, le quadruple ou même le quintuple (applaudissements).

Nous savons ce qui arrive aux Latinos et aux Afro-Américains, et aux gens d’autres régions du monde, leurs taux de mortalité infantile, leurs taux d’espérance de vie, leurs taux de santé, tout comme nous savons que plus de quarante millions de Nord-Américains n’ont même accès aux soins.

Quand je parle des Nord-Américains, je n’en parle jamais avec haine, parce que notre Révolution ne nous a pas appris à haïr : elle se fonde sur des idées, pas sur le fanatisme, sur le chauvinisme (applaudissements et exclamations). Nous avons eu le privilège d’apprendre que nous sommes tous frères et notre peuple s’éduque dans des sentiments d’amitié et de solidarité, ce que nous qualifions de sentiments internationalistes (applaudissements et exclamations).

Des centaines de milliers de nos compatriotes sont passés par cette école. Ce qui me permet de dire qu’il n’est pas si facile que ça d’écraser la volonté de ce peuple, du fait des idées, des conceptions, des sentiments qu’il a cultivés, parce que les idées aussi bien que les sentiments doivent être cultivés. Et nous partons de cette vérité-là. Un peuple qui a atteint des niveaux de connaissances donnés, qui est capable de comprendre les problèmes, qui a une capacité d’unité et de discipline, il n’est pas si facile de le faire disparaître de la surface de la Terre (applaudissements et exclamations). Voilà pourquoi, malgré les théories nazies-fascistes, je suis convaincu qu’une attaque contre notre pays coûterait, je l’ai dit, un prix très élevé, parce que notre peuple ne se rendra jamais, ne cessera jamais de se battre (applaudissements et exclamations) et que tant qu’il restera un homme ou une femme capable de se combattre, la lutte se poursuivra.

Comme il connaît son adversaire depuis de nombreuses décennies, notre pays a dû apprendre à se défendre. Notre pays ne largue pas de bombes sur d’autres peuples, n’envoie pas des milliers d’avions bombarder des villes, notre pays ne possède pas d’armes nucléaires, pas d’armes chimiques, pas d’armes biologiques (applaudissements et exclamations). Les dizaines de milliers de scientifiques et de médecins de notre pays ont été formés dans l’idée de sauver des vies (applaudissements). Il serait absolument contradictoire avec leurs conceptions qu’un médecin ou un scientifique se mette à produire des substances, des bactéries ou des virus capables de causer la mort d’autres êtres humains.

Les USA sont allés jusqu’à dénoncer que Cuba faisait des recherches sur des armes biologiques. Dans notre pays, les recherches ont permis de mettre au point, par des techniques de génie génétique, des vaccins capables de soigner des maladies aussi dures que la méningite cérébro-spinale ou l’hépatite ; elles visent aussi, ce qui est extrêmement important, à mettre au point des vaccins ou des formules thérapeutiques par immunologie moléculaire – pardonnez-moi l’expression technique – autrement dit par des méthodes qui attaquent directement les cellules malignes, aussi bien en vue de prévenir que de guérir. Voilà sur quelle voie nous avançons. Ça fait l’orgueil de nos médecins et de nos centres de recherche.

Des dizaines de milliers de médecins cubains ont prêté leurs services internationalistes dans les endroits les plus reculés et les plus inhospitaliers. J’ai dit que nous ne pouvions pas lancer des attaques par surprise et préventives, et nous ne le pourrions pas, contre n’importe quel trou perdu du monde, mais que notre pays était en revanche en mesure d’envoyer les médecins dont ont besoin les trous les plus perdus du monde (applaudissements et exclamations). Des médecins, pas des bombes ; des médecins, pas des armes intelligentes, qui donnent dans le mille, parce que tout compte fait une arme qui tue par traîtrise n’est absolument pas une arme intelligente ! (Applaudissements et slogans de : « Olé, olé, olé, Fidel, Fidel ! »)

Comme vous le voyez, je vous ai parlé, en tant qu’étudiants, des questions qui constituent le plus grand orgueil de la Révolution.

Certains affirment que la Révolution est très bien et très avisée en éducation – ils admettent au moins ça – en santé publique – ils admettent au moins ça -, qu’elle a un bon niveau de développement en sport… et je sais que vous aimez tous le sport. Les « olé, olé, olé » - je les ai déjà entendus - sont venus d’un sport (rires) où vous avez été champions, partageant cet honneur avec les Brésiliens. (Slogans de : « Olé, olé, Fidel, Fidel ! ») Mais ces gens-là devront dire, et bien plus tôt qu’ils ne le pensent, que Cuba avance à toute allure dans le domaine de la culture et de l’art (applaudissements). Pas seulement à la recherche d’une culture artistique, mais à la recherche d’une culture générale intégrale.

Je peux vous donner quelques nouvelles qu’on connaît peu. Ces trois dernières années, nous avons lancé des programmes dans les universités. A la Révolution, il n’existait qu’une faculté de médecine, et il en existe maintenant vingt-deux, dont l’une est l’Ecole latino-américaine de sciences médicales (applaudissements) où environ sept mille élèves provenant d’Amérique latine et un jour dix mille étudient gratuitement (applaudissements). Aux USA, des études universitaires, surtout en médecine, coûtent au bas mot deux cent mille dollars (exclamations).

Quand cette école, qui fonctionne depuis quelques années, aura formé dix mille médecins, notre pays, rien que dans ce domaine, aura donné une coopération aux pays du tiers monde qui équivaudrait à deux milliards de dollars, ce qui prouve que si un pays s’inspire d’idées justes, il peut, même s’il est pauvre, ou très pauvre, faire bien des choses (applaudissements).

Voilà le pays en butte au blocus depuis quarante-quatre ans ; voilà le pays contre lequel, quand le camp socialiste auquel nous vendions et achetions s’est effondré, l’impérialisme a durci ses mesures économiques en adoptant les lois Torricelli et Helms-Burton (huées).

Il existe par ailleurs une loi criminelle, assassine, la loi d’Ajustement cubain, applicable à un seul pays au monde : Cuba. Un Cubain qui ne recevrait jamais de visa à cause de son casier judiciaire ou pour n’importe quelle autre raison, s’il arrive aux USA après avoir détourné un bateau ou un avion ou par tout autre moyen, est sûr de bénéficier illico du permis de résidence et même du permis de travail, dès le lendemain !

Voyez un peu ! A la frontière mexicaine, environ cinq cents personnes meurent tous les ans, une mort horrible. Parce que les Etats-Unis ont proposé ou imposé – libre à vous ! – au Mexique une Association de libre-échange nord-américain (Alena) qui implique le libre transit des marchandises et des capitaux, mais pas celui des personnes (applaudissements). Nous ne demandons pas que la Loi d’ajustement soit appliquée aux autres, parce que c’est une loi assassine, mais nous demandons en revanche à ces gentlemen qui accusent tout le monde de violer les droits de l’homme de faire à l’égard des Mexicains et des Latino-Américains ce qu’ils ne peuvent faire contre Cuba qu’à partir de calomnies infâmes et de mensonges éhontés et ridicules, au lieu de provoquer tous les ans la mort de centaines de personnes, soit bien plus que toutes les personnes qui sont mortes en vingt-neuf ans au Mur de Berlin ! (Applaudissements.) j’ai entendu parler du Mur de Berlin des centaines de fois ; en revanche, on n’a droit qu’à des nouvelles très sporadiques, si tant qu’il y en ait, au sujet des Mexicains qui meurent tous les ans en tentant de franchir la frontière.

Autre chose : si vous êtes Latino-Américain, Asiatique ou de n’importe quel pays et que vous arriviez aux USA illégalement et que vous y restiez, on vous appelle un réfugié, un émigrant. Si vous êtes Cubain, vous avez droit à une appellation contrôlée : vous êtes un exilé.

Il n’y a pas d’émigrés cubains aux USA, bien que plus de cent mille viennent visiter tous les ans leurs familles à Cuba : il n’y a que des exilés. Quelle méthode perfide de semer la confusion et le mensonge !

Si cette loi qu’on nous a appliquée pendant trente-sept ans, on l’avait appliquée aux Latino-Américains et aux Caribéens auxquels on prétend imposer une ZLEA (exclamations), si on leur avait concédé ces mêmes prérogatives – et nous ne le conseillons pas, je le répète, parce que c’est une loi assassine qui cherche uniquement à provoquer des départs illégaux – eh bien, je peux vous assurer que l’Amérique latine et les Caraïbes ne compteraient pas aujourd’hui 534 millions d’habitants et que plus de la moitié des Nord-Américains seraient sûrement d’origine latino-américaine et caribéenne ! (Applaudissements. Quelqu’un du public lui dit quelque chose.) Il faut le dire, mais sans prononcer le mot. Mieux vaut déduire que dire ce que sont les dirigeants de ce pays-là, mais pas le peuple, très souvent berné.

Ce peuple a très souvent soutenu de mauvaises causes, mais pour qu’il le fasse, il faut d’abord le tromper, et sur ce point, ses dirigeants sont et ont été au long de l’histoire des spécialistes (applaudissements). Mais quand le peuple sait la vérité… Rappelons-nous le Viet Nam : le peuple nord-américain a joué un rôle décisif dans la fin de cette guerre. Ce que pense l’opinion internationale, ce que vous pensez, vous, ce que pensent tous les Latino-Américains, soyez sûrs que les dirigeants nord-américains s’en fichent quasiment ; ce qu’il leur importe, c’est ce que pensent les électeurs dans le pays…

Bien sûr, il peut y avoir une fraude – une fraudette ou une fraudasse, comme celle que nous avons vue aux dernières élections « superdémocratiques » des Etats-Unis (exclamations) au cours desquelles le candidat de l’opposition a obtenu un demi-million de voix de plus que le candidat – ouvrez grands les guillemets – « vainqueur ». Tout le monde sait – et aucun Nord-Américain n’en doute – ce qu’il s’est passé : l’extrême droite, soutenue par la mafia terroriste cubano-américaine, a arraché la victoire en fraudant à l’adversaire. Je ne vais pas dire qui était plus démocratique et qui l’était moins, je ne suis inscrit à aucun des deux partis. Encore que parler de deux partis est un euphémisme : il faudrait parler de monopartisme (applaudissements).

On me dira : mais n’avez-vous pas un seul parti à Cuba ? C’est un fait, mais notre parti ne présente pas de candidats et n’élit pas. Les délégués de circonscription, qui sont l’assise même de notre système, c’est la population réunie en assemblée qui les propose, par circonscription (applaudissements). Au moins deux et au plus huit. Ces délégués de circonscription, ceux qui ont présentés par la population, une fois élus par au moins la moitié des voix plus une, forment les assemblées municipales, une par commune, et constituent quasiment la moitié des députés de l’Assemblée nationale, qui en compte six cents. Ces délégués de circonscription ont donc le rôle non seulement de constituer l’assemblée municipale, mais encore de présenter les candidats aux assemblées provinciales et à l’Assemblée nationale.

Je ne veux pas m’étendre là-dessus, mais j’aimerais qu’on connaisse un jour un peu mieux comment est fait le système électoral cubain. Car il est vraiment étonnant qu’on continue parfois de nous demander aux Etats-Unis quand il y aura des élections à Cuba ! La question, nous pourrions la leur poser, nous les Cubains : pourquoi faut-il être multimillionnaire aux Etats-Unis pour arriver à la présidence (exclamations) ? Ou alors, s’il ne faut pas l’être forcément, leur demander : combien de milliards doit dépenser un candidat pour être élu président et combien coûte chaque poste, même un simple poste municipal ?

Dans notre pays, ça n’arrive pas et ça ne peut pas arriver. Les murs ne se couvrent pas d’affiches, la télévision ne sert pas massivement à balancer des messages subliminaux. Je crois que c’est comme ça que ça s’appelle. Vous les avocats – j’ai oublié que j’en étais un aussi – vous devez sûrement le savoir (rires).

Quel rôle ont joué malheureusement ces médias dans ce pays-là et dans bien des endroits du monde ? Sans vouloir les attaquer…

Mais il est un cas qui prouve que le peuple nord-américain, quand il sait la vérité, peut soutenir une bonne cause : le cas du petit Elián González, séquestré voilà trois ans et demi. L’enfant est rentré à Cuba quand le peuple a su la vérité et que plus de 80 p. 100 des Nord-Américains étaient d’accord (applaudissements).

C’est vrai que, pendant la guerre du Viet Nam, ce n’est pas seulement la vérité qui a joué. Un autre facteur important a influé : le retour de jeunes appelés morts. Dans le cas de l’enfant, il n’y a rien eu de tout ça : nous sommes parvenus à faire connaître nos raisons au peuple nord-américain, à travers les chaînes de télévision. Par exemple, un défilé devant la Section des intérêts des USA à La Havane de six cent mille mères – un spectacle inouï – ou de centaines de milliers d’enfants, ou d’un million de personnes, ou alors de plusieurs millions de personnes se mobilisant simultanément dans tout le pays, ou de grands meetings, et les grandes chaînes de télévision étrangères les ont retransmis dans le monde. Tenez, le meeting organisé pour rappeler le vingt-cinquième anniversaire du sabotage de l’avion de passagers cubain en plein vol à la suite d’une action terroriste, quarante chaînes étrangères l’ont retransmis.

Aujourd’hui, il y a des possibilités de transmettre les messages. Par satellite, ou alors – et vous, les étudiants, vous devez le savoir mieux que personne – par Internet, grâce auquel vous pouvez faire parvenir un message n’importe où dans le monde, bien qu’il faille au moins un téléphone et de l’électricité. Non, il ne faut pas sous-estimer ces couches intellectuelles qui sont des dizaines et des dizaines de millions dans le monde et qui ne sont pas forcément partie des classes riches et exploiteuses.

Rappelez-vous par exemple Seattle, ou Québec. Rappelez-vous les mobilisations organisées partout dans le monde maintenant. Elles l’ont été par Internet, par des personnes qui ont une culture et des connaissances. En plus des guerres, bien des choses menacent aujourd’hui la vie sur la planète : les changements climatiques, la destruction de la couche d’ozone, le réchauffement de l’atmosphère, l’empoisonnement de l’air, des fleuves et des océans… Là-dessus, tous les peuples du monde ont une cause commune, Latino-Américains, Nord-Américains, Européens, tous les peuples.

Les catastrophes avancent l’une après l’autre. Il existe des maladies inconnues voilà vingt-cinq ou trente ans, comme le sida. Ceux qui possèdent les meilleurs laboratoires les consacrent à la thérapeutique, et non à la prévention, non aux vaccins, parce qu’un traitement, on le sait, coûte dix mille dollars par an et qu’il le faut le répéter chaque année. Bien entendu, la médecine thérapeutique rapporte bien plus que la médecine préventive (applaudissements).

On voit apparaître maintenant la pneunomie atypique quand personne ne l’attendait, ou la fièvre du Nil qui vient du nord-est des Etats-Unis et qui a été évidemment rapportée d’un autre endroit du monde, ou alors la dengue dont on parle tant et qui possède maintenant quatre formes de virus différentes, si bien que la combinaison des uns et des autres engendrent des maladies compliquées, comme la dengue hémorragique.

Je vous dis ça au nom d’un pays qui a souffert l’emploi des virus et des bactéries contre l’agriculture et même contre la population. Je vous l’assure, je n’exagère pas, je n’aurais pas le front de vous dire un seul mensonge. Nous savons un certain nombre de choses à Cuba, et quand nous parlons de ces problèmes, c’est parce que nous avons des preuves de presque tous (applaudissements).

Je vous disais donc qu’il y avait des moyens d’entrer en communication avec le monde qui nous rendent moins victimes ou moins dépendants des grands médias, quels qu’ils soient : il suffit d’avoir une adresse électronique et un accès à Internet, et tous ceux qui ont un rêve, une aspiration, une cause qui les tracasse et qui pensent avant tout, non à eux, mais à leurs enfants, peuvent faire cause commune, qu’ils vivent dans des pays sous-développés ou dans des pays riches, parce qu’il s’agit en fait de problèmes nouveaux.

Pensez un peu à la quantité de problèmes nouveaux qui sont apparus dans le monde, en plus des menaces de guerre et de l’emploi de ces armes brutales et barbares, à une étape de l’Histoire où l’homme n’a pas encore prouvé sa capacité de survivre et où il peut être détruit par une seule puissance à partir de son monopole technologique et d’armes qui suffiraient à écraser tous les autres Etats du monde.

Toujours plus de millions de personnes prennent connaissance de tous ces problèmes, et c’est dans les établissements d’enseignement, dans les université qu’on acquiert la culture nécessaire pour savoir ce qu’est le monde actuel, ce qu’est le Fonds monétaire, ce qu’est la Banque mondiale, ce que signifie une dette extérieure qui se monte en Amérique latine à huit cent milliards de dollars (applaudissements).

Quand j’ai eu l’honneur, inoubliable pour moi, de visiter Buenos Aires – à plus forte raison quand j’y reviens, bien que je ne l’aie jamais oublié – la dette latino-américaine se montait à cinq milliards de dollars. Aujourd’hui, elle s’est multipliée par cent soixante ! Avant, on consacrait plus ou moins les budgets aux écoles, aux hôpitaux… Les Argentins le savent très bien, parce que nous entendons parler de leur pays depuis bien longtemps et que nous savons quels étaient leurs niveaux d’éducation, de santé et d’autres choses. Mais permettez-moi de ne pas parler de cas concrets. Je mentionne celui-ci en particulier parce que vous aviez atteint vraiment des niveaux élévés, rien qu’en élevage, de deux têtes de bétail bovin par habitant. Et vos niveaux sociaux étaient aussi importants.

Mais notre monde actuel est très différent. Avec de nombreux problèmes que les grands penseurs politiques et sociaux ne pouvaient prévoir de si loin, bien que leurs connaissances aient été décisives pour faire de nous des gens aux idées révolutionnaires. N’oubliez pas cette réalité.

Mais laissez-moi revenir à l’idée que j’avais ébauchée au sujet de nos universités. À un moment donné, on n’y enseignait pas l’informatique. On l’a fait progressivement. Ensuite, nous avons créé cent soixante-dix clubs informatiques de jeunes, nous sommes passés récemment à trois cents, avec deux fois plus d’ordinateurs. Mais la nouveauté, c’est que maintenant la totalité des établissements, de la maternelle à l’université, disposent de laboratoires d’informatique. Nous avons découvert les possibilités énormes que ça offre (applaudissements). Nous sommes entrés dans une étape massive et nous travaillons d’arrache-pied sur d’autres choses dont nous ne parlons guère. Entre autres, la formation de dizaines de milliers de programmeurs.

Ceux qui affirment que Cuba a prospéré uniquement dans ceci ou dans cela, je peux leur dire, en plus des autres choses dont j’ai parlé et de la culture, que des collèges universitaires sont en train de s’ouvrir dans toutes les communes du pays. N’oubliez pas que Cuba compte huit cent mille diplômés ou spécialistes universitaires (applaudissements), soit deux fois plus de diplômés universitaires qu’il n’y avait d’élèves ayant conclu les études primaires au triomphe de la Révolution (applaudissements). C’est une société où les connaissances et la culture s’étendent massivement et où ce rêve deviendra un jour une réalité (applaudissements). Introduire massivement les connaissances et la culture dans une sucrerie, par exemple, dans une commune. Nous disposons d’assez de spécialistes pour donner des cours d’économie dans un de ces établissements en développement, ou des cours de sciences humaines, ou des cours techniques, comme l’ingénierie mécanique et bien d’autres. Le cas de la médecine pourrait être une exception, parce que les facultés se trouvent près des hôpitaux et que, dès la troisième année, les élèves sont en contact constant avec la pratique (applaudissements).

Comment cela s’est-il fait, et pourquoi si vite ? Parce qu’en cherchant justement les causes de différents problèmes sociaux, nous avons constaté qu’une bonne quantité de jeunes de dix-sept à trente ans ayant conclu le premier cycle du secondaire ne travaillaient pas et n’étudiaient pas. Alors, à la recherche de ces causes, on a parlé à chacun d’eux. Et c’est de là qu’est venue l’idée de créer des écoles de développement d’une culture générale intégrale. La première année, quatre-vingt-cinq mille s’y sont inscrits ; cette année-ci, ce cours-ci, il y a cent dix mille élèves (applaudissements). Que me diriez-vous si je vous dis qu’à la prochaine rentrée scolaire, en septembre, trente-cinq mille d’entre eux commenceront des études universitaires ? (Applaudissements.)

Comment avons-nous fait ? Tout simplement, utiliser les collèges ou les lycées ou les écoles techniques existant dans chaque commune dont les classes finissent à quatre heures et demie et qui possèdent toutes des laboratoires d’informatique et des moyens audiovisuels pour faire classe, de cinq heures à huit heures, à ces jeunes des cours de formation intégrale, soit avec d’autres professeurs, soit avec les mêmes, soit encore avec des professeurs retraités. On peut faire des miracles avec les moyens audiovisuels, je vous l’assure !

Maintenant, on les paie même pour étudier (applaudissements). Cette expérience a engendré un nouvel emploi : l’étude !

Chez nous, tout le monde a la sécurité sociale. Chez nous, 85 p. 100 des gens sont propriétaires de leur logement (applaudissements) et ne paient pas d’impôt à ce titre (applaudissements). Attention, je ne recommande rien, je vous explique simplement ce que nous faisons, et pourquoi nous survivons et pourquoi notre peuple soutient massivement la cause révolutionnaire.

Le kilowatt d’électricité coûte un demi-centime de dollar ; un certain nombre d’aliments essentiels coûtent les prix que je vous ai dits ; au prix que coûte le riz, au taux de change de vingt-six pesos le dollar, une famille ou une personne peut en acheter presque quarante-huit kilos pour un dollar (applaudissements). Il existe d’autres magasins où tout est plus cher, en fonction du caractère du produit.

Chez nous, les médicaments coûtent deux fois moins cher qu’il y a quarante-quatre ans, parce qu’ils avaient alors été réduits de moitié et que les prix des produits génériques se maintiennent pareil.

Tout ceci pour vous expliquer, je le répète.

Les soins médicaux sont toujours meilleurs, parce que nous faisons de gros efforts dans ce sens, et ils sont gratuits pour tous les citoyens, qu’il s’agisse d’une opération à cœur ouvert ou d’une simple grippe.

L’éducation, dont la qualité ne cesse de s’améliorer, est absolument gratuite, de la maternelle au doctorat (applaudissements). C’est là une des raisons pour lesquelles notre population se sent très tranquille. Et maintenant nous progressons vers une société de culture massive, et notre pays vivra essentiellement, à l’avenir, des ses productions intellectuelles.

Si la nature ne nous a pas donné de grandes ressources naturelles, elle nous a placés en tout cas près d’un voisin très puissant qui nous a contraint de faire une Révolution, et c’est là un grand privilège. Mais nous n’allons en accuser personne. Christophe Colomb, peut-être, qui nous a découverts et qui nous a apporté la civilisation, comme vous le savez… Encore que vous, les Argentins, bien entendu, vous ne soyez pas en mesure de comprendre aussi bien que les Haïtiens ce qu’a signifié la colonisation. Mais ne discutons pas de ça. C’est un produit historique.

On sait bien sûr que les fameux pélerins qui sont arrivés aux USA avaient une éthique religieuse, à laquelle j’attribue l’idéalisme qui caractérise normalement les Nord-Américains et qui explique pourquoi, si vous leur montrez la vérité, ils sont capables de soutenir une cause juste. N’oubliez pas qu’ils sont aussi menacés que nous par toutes les calamités écologiques et autres dont j’ai parlé. Nous avons bien des choses en commun avec eux, qui sont parfaitement persuadés – ils sont bien placés pour le savoir – que leurs dirigeants se fichent comme de l’an quarante de l’environnement ou du changement climatique ! Sinon, diable ! je ne vois pas pourquoi un pays si puissant, qui dépense le quart de l’énergie mondiale et qui rejette dans l’atmosphère la plus grosse quantité de dioxyde de carbone et d’autres gaz polluants, aurait renoncé à l’accord de Kyoto ! Soyez sûrs que des dizaines de millions de Nord-Américains ont les mêmes soucis que vous et que les autres sur tous ces problèmes.

Je vous disais donc que nous avions un voisin très puissant, mais que nous avons eu la chance de pouvoir développer, de pouvoir cultiver massivement les intelligences de nos compatriotes.

La totalité des écoliers de notre pays terminent le primaire, et 99 p. 100 et quelque le premier cycle du second degré. Nous entrons maintenant dans une étape de démocratisation des connaissances et de la culture, en recourant largement aux moyens audiovisuels, mais pas pour semer le poison, pas pour que quelqu’un pense à votre place.

Si l’enfant ne s’alimente pas bien, je vous l’ai dit, l’intelligence potentielle avec laquelle il est venu au monde ne se développe pas ; mais si vous utilisez mal certains médias, vous lui supprimez la possibilité de penser. Si vous lui dites quelle couleur il doit porter, ou alors la longueur de la jupe, maxi ou mini, ou encore l’étoffe qui est à la mode. De là-bas, ils nous matraquent de messages sur ce que nous devons utiliser, sur le soda que nous devons avaler – je retire le mot de refresco que j’avais employé dans une interview parce que c’est comme ça qu’on appelle à Cuba ce que vous connaissez ici comme gaseosa, et qui a causé une confusion quand j’ai parlé de champagne, mais je ne vais pas revenir là-dessus – sur la bière que nous devons prendre, ou sur la marque de whisky ou de rhum. Nous, qui produisons historiquement des cigares auxquels nous ne pouvons pas renoncer, surtout en plein blocus, quand j’offre un coffret à un ami, je lui dis : « Si tu fumes, eh bien, profites-en ; si un ami fume, offre-lui-en ; mais le mieux que tu puisses faire, c’est en faire cadeau à ton ennemi. » (Applaudissements.)

Cuba produit et exporte des cigares, mais mène pourtant une campagne contre le vice du tabac. Elle produit aussi du rhum de bonne qualité, pour rester modeste – nos voisins nous ont volé une marque, mais peu importe, ils ne peuvent pas produire du rhum cubain – mais je ne le recommande pas. En tout cas, pas aux femmes enceintes, qui ne devraient pas consommer d’alcool. Nous le savons parce que nous sommes en train d’étudier toutes les causes de l’arriération mentale, cas par cas, et nous savons que l’alcool produit des dommages chez les femmes enceintes…

En tout cas, notre pays ne vivra pas dans une société de consommation. La société de consommation est une des inventions les plus sinistres du capitalisme développé, aujourd’hui en étape de mondialisation néo-libérale. C’est quelque chose de néfaste. Imaginez un peu 1,3 milliard de Chinois avec les niveaux de moteur et de voiture des Etats-Unis !

Imaginez un peu l’Inde et son milliard d’habitants vivant dans une société de consommation ! Ou l’Afrique subsaharienne, avec ses 520 millions de personnes, qui n’ont même pas l’électricité, et où plus de 80 p. 100 à certains endroits ne savent ni lire ni écrire, vivant dans une société de consommation ! Combien de temps dureraient les gisements de combustible, prouvés et probables, au rythme où on les gaspille aujourd’hui ? On liquiderait en à peine cent cinquante ans ce que la nature a mis trois cent millions d’années à créer ! (Applaudissements.)

On nous a fourrés dans la tête une fausse idée de la qualité de la vie. Comment peut-on parler de qualité de la vie sans éducation ? Personne n’imagine ce que peut souffrir un analphabète. Il existe quelque chose qui s’appelle l’estime de soi, qui est même plus importante que les aliments. L’estime de soi ! (Applaudissements.)

Qu’est-ce qu’un analphabète ? Quelqu’un qui se retrouve tout en bas de l’échelle, qui doit demander à un ami qu’il lui rédige une lettre pour sa fiancée. Je l’ai vu quand j’étais enfant, à un endroit où il y avait beaucoup d’analphabètes et très peu qui savaient lire et écrire et auxquels les premiers demandaient d’écrire une lettre à la femme qu’ils voulaient conquérir. Mais l’analphabète en question, n’allez pas croire qu’il dictait la lettre en disant qu’il avait rêvé d’elle toute la nuit, qu’il continuait de penser à elle et qu’il en perdait l’appétit. Pas du tout. Il disait à celui qui savait lire et écrire : « Non, non, écris toi-même ce que tu penses qu’il faut écrire à une fiancée pour la conquérir. » Je n’exagère pas, j’ai passé mon enfance à la campagne et c’était comme ça.

Quelle humiliation que de devoir signer en mettant son empreinte digitale ! Sans parler de ceux qu’ont fait à peine deux, trois, quatre ou cinq années d’études primaires à notre époque…

Là-bas, nos voisins disent que chez eux, c’est la démocratie. Mais si des millions de personnes y sont analphabètes, sur quels critères votent-elles ? Si des millions sont semi-analphabètes, sur quels critères votent-elles ? (Applaudissements.)

Vous avez tous entendu parler de la Zone de libre-échange des Amériques, la fameuse ZLEA. Je me demande en mon for intérieur : et s’ils se mettent en tête de dire que la ZLEA est la panacée de toutes les douleurs et de toutes les calamités ? (Huées.) Comment quelqu’un qui ne sait ni lire ni écrire, ou qui a fait à peine quelques années du primaire, ou même l’a conclu, peut-il savoir ce qu’est la ZLEA ? Savoir ce que veut dire ouvrir toutes les frontières du pays, avec son niveau de développement technique très inférieur, aux produits de ceux qui possèdent les niveaux technologiques et productifs les plus élevés, de ceux qui fabriquent des avions dernier cri, de ceux qui maîtrisent les communications mondiales, de ceux qui veulent garantir de nous trois choses : matière première, force de travail bon marché, clients ? (Applaudissements.)

Comment une population où un gros pourcentage de personnes ne sait ni lire ni écrire, n’a pas les premiers rudiments d’économie, peut-elle comprendre ce que veut dire renoncer à sa propre monnaie ? Ce que certains ont tout bonnement fait, vous le savez. Si notre pays avait renoncé à sa monnaie, il n’aurait pas pu surmonter les obstacles qu’il a surmontés, surtout après que le camp socialiste s’est effondré et que nous sommes entrés dans la Période spéciale. Nous n’y renoncerons jamais.

Comment cette population dont je parle peut-elle s’expliquer le phénomène de la fuite des capitaux ? Alors qu’il y a quelque chose de si clair que même un aveugle de naissance peut le voir : les monnaies de nos pays sont contraintes de fuir, qu’elles aient été bien acquises ou mal acquises.

Prenez quelqu’un qui a réuni l’équivalent de cinquante mille ou cent mille dollars dans la monnaie de son pays et qui constate tout d’un coup que, patatras ! cette monnaie tombe, par une loi de la gravité semblable à celle que Newton a découverte, vers les Etats-Unis ! Car il existe une sorte de loi de la gravité latérale, pour ainsi dire, pas vers le centre de la terre, comme l’autre, mais vers une direction géographique (applaudissements). Et si nos monnaies tombent, c’est qu’elles ne peuvent pas soutenir la parité.

Il est vrai que dans la lutte contre l’inflation – qui constitue une confiscation systématique et quasi quotidienne – quelques formules et quelques promesses se sont frayées un passage. De pair, bien entendu, avec le très fameux libre-échange qui ouvre toutes grandes les portes pour que l’argent s’enfuie.

A peine un déficit budgétaire ou un déficit de la balance des paiements apparaît-il que les problèmes commencent, même sans les spéculateurs qui y contribuent, bien entendu, parce qu’ils trouvent là un bouillon de culture et emportent l’argent.

On sait combien d’argent s’enfuit, quel qu’en soit l’origine, et ça n’a rien à voir avec la dette ou avec ses intérêts usuraires : ça répond à cette loi qui fait que les monnaies faibles s’enfuient.

À un moment donné, l’or servait d’étalon, il avait une valeur en soi, jusqu’en 1971 où monsieur le président de la puissance hégémonique – même si ce n’était pas encore une hégémonie unilatérale – a décidé d’annuler la conversion du papier-monnaie nord-américain en or. Depuis, l’étalon, c’est du papier, qui n’a pas de valeur en soi, juste celle que lui donnent les propriétaires des machines où s’impriment ces billets.

Où aboutit donc le dollar ? Pas dans les Caraïbes, vous pouvez en être sûrs. Ou alors sur une petite île qui sert de paradis fiscal, mais c’est l’exception (applaudissements). Où part-il donc ? Pas en Afrique, pas dans les pays latino-américains, parce qu’il leur arrive pareil à tous.

Vous avez par exemple une monnaie X – je ne veux pas parler de pays concrets – qui est à la parité avec le dollar. Six semaines après, elle peut se retrouver à la moitié ou au tiers… Et votre pouvoir d’achat, censément garantie par cette parité, s’effondre d’autant.

Rappelez-vous que des monnaies qui s’échangent maintenant à des centaines d’unités par dollar avaient été un jour au pair avec celui-ci. On a pu le constater ces jours-ci, avec la monnaie X ou avec le bolivar… Chávez ne va pas se fâcher avec moi parce que je mentionne la monnaie de son pays : il sait très bien comment toutes nos monnaies se dévaluent et sont contraintes de partir, de se réfugier dans les banques des pays les plus riches du monde.

Tenez, ce simple concept, comment allez-vous l’expliquer à un analphabète ? Ou à quelqu’un qui n’a fait que les études primaires ? Ou à quelqu’un qui n’a pas un minimum de connaissances économiques ? Allez, ce n’est pas une ZLEA qu’on lui vend, mais dix ! (Applaudissements.) Voilà pourquoi il faut absolument semer de la conscience, semer des idées, enseigner, parce que les gens sont capables de comprendre quand on le leur explique avec des exemples à l’appui. De nos jours, cette ignorance sert de bouillon de culture, d’instrument pour nous piller toujours plus, pour nous exploiter toujours plus, pour nous berner toujours plus.

Et voilà aussi pourquoi, dans notre pays – j’en ai parlé le 1er Mai, nous avons mis au point un programme pour apprendre à lire et à écrire par radio – pas par télévision – si bien que l’auditeur n’a besoin que d’une radio petites ondes et de papier. La méthode existe, elle a été testée, et certaines radios étrangères sont même en train de le faire. Notre pays pourrait même, sur petites ondes, apprendre à lire et à écrire, mettons, à certains analphabètes des Etats-Unis (applaudissements).

J’ai lu récemment que des milliers et des milliers d’élèves des écoles publiques, après quatre années d’études, et même après neuf, ne savaient pas lire. Quel drôle d’enseignement doit-on leur donner ? Ou qu’il y avait parfois trente-six élèves par classe à Miami, là où il existe un aérostat et où on fait décoller des avions pour nous imposer des émissions de télévision pirates, alors que dans notre pays plus de la moitié des heures de télévision sont consacrées à des programmes éducatifs.

Nous avons inauguré voilà à peine quelques jours une troisième chaîne, de nature éducative, et nous avons annoncé qu’une quatrième verrait le jour au premier trimestre de l’année prochaine. La télévision est une manière véritable, mais méconnue, de transmettre massivement des connaissances (applaudissements). Il y en a d’autres incroyablement efficaces, mais je ne vais pas expliquer pourquoi. En tout cas, des possibilités surgissent.

Le 1er Mai, j’ai offert publiquement à monsieur le directeur de l’Unesco et à n’importe quel pays de céder à titre gratuit ce brevet, pour ainsi dire, cette formule, ces programmes pour apprendre à lire et à écrire par radio.

Nous possédons aussi les techniques nécessaires pour apprendre à lire et à écrire par télévision : le hic, c’est qu’un grand nombre d’analphabètes n’ont pas l’électricité et donc pas la télévision.

Chez nous, il y avait environ deux mille trois cents écoles rurales sans électricité. Et nous avons réglé le problème par un modeste panneau solaire de 1,2 mètre carré qui ne coûte pas plus de 1 123 dollars (applaudissements). Ainsi donc, pour moins de quatre millions de dollars, nous avons électrifié par panneau solaire toutes ces écoles, ce qui a permis d’y installer un téléviseur, qui ne dépense que soixante watts, et un ordinateur. Comme le panneau solaire ne fournit qu’un kilowatt, s’il y a davantage d’élèves, il faut en installer un second. Donc, pour moins de quatre millions de dollars, nous avons électrifié toutes les écoles rurales du pays. L’électricité, pas pour faire la cuisine : pour le téléviseur et l’ordinateur (applaudissements).

De même, récemment, nous avons permis à un demi-million de Cubains vivant à la campagne à des endroits isolés non électrifiés de voir la télévision : en ouvrant 1 885 salles de vidéo, avec cinquante chaises par salle, et un panneau solaire de 1 900 dollars. Coût : moins de quatre millions de dollars. Et ces gens-là ont maintenant accès aux informations, aux programmes de télévision, sur un écran de 29 pouces. Une somme ridicule, pourrait-on dire, comparée aux milliards qu’on ne cesse de mentionner… Même un pays en butte depuis tant d’années à un blocus peut le faire. Et je ne vois pas pourquoi les autres ne pourraient pas le faire (applaudissements). Je vous donne des faits concrets.

Nous avons créé voilà deux ans une université des sciences informatiques où entrent des élèves choisis parmi les meilleurs du pays. Deux mille par an. Ce ne seront pas les seuls, bien entendu. On y formera des analystes plutôt que des programmeurs.

Je ne vais pas mentionner d’autres choses, non seulement pour gagner du temps, mais aussi parce que j’espère que vous les connaîtrez un jour. Tout ceci est en train de transformer notre pays et lui donne la possibilité de vivre de son intelligence. Et tout ceci n’aurait pas non plus de valeur ni d’importance si nous n’étions profondément convaincus que ces méthodes peuvent se vulgariser et permettre d’en finir avec cette quantité honteuse d’analphabètes, des centaines de millions de personnes dont on parle depuis quarante ou cinquante ans. On pourrait tout bonnement liquider cet analphabétisme en cinq ans si les Nations Unies le voulaient, si l’Unesco le voulait ! Elles sont si bon marché, ces méthodes ! Ensuite, on pourrait lancer des cours de perfectionnement de plusieurs années. Les possibilités sont infinies !

On peut aussi rivaliser avec les prisons en semant des écoles et en utilisant des méthodes aussi simples que celles-là (applaudissements). Si un pays pauvre peut garantir ces choses modestes, mais décentes, mais dignes, à chacun de ses citoyens, pourquoi d’autres ne pourraient-ils pas le faire ? Je me passionne, vous pouvez le constater, parce que j’ai beaucoup réfléchi à ces questions, que j’observe, que j’étudie constamment la vie de nos concitoyens. Et j’avoue avoir honte de ne pas avoir découvert avant bien des choses qui pourraient leur apporter tant de bien-être.

Je ne recommande pas des formules dogmatiques, je ne recommande pas tel ou tel système social. Certains pays ont tant de ressources qu’en les utilisant convenablement, ils n’auraient même pas besoin – écoutez bien – d’opérer dans leur économie les changements révolutionnaires, radicaux, que nous avons dû faire dans notre pays. Nous savons qu’il existe des pays très pauvres, comme Haïti, le plus pauvre du continent, sans grandes ressources naturelles, et des pays très riches, et je ne vais pas discuter de cette question. Le fond du problème, c’est la distribution équitable de la richesse (applaudissements et exclamations). Parfois, ce n’est même pas la peine de confisquer… En fait, il faut faire la part entre le souhaitable et le possible, entre ce qu’il est possible de rêver et ce qu’il est possible de faire, entre ce qu’il est possible de faire dans l’immédiat et ce qu’il est possible de faire dans vingt ou trente ans, à partir des réalités du monde actuel.

Nous ne nous repentons pas le moins du monde de ce que nous avons fait dans notre pays et de la façon dont nous avons organisé notre société (applaudissements). Nous avons pu apprendre beaucoup au sujet de nos possibilités et nous avons une idée de nos priorités. Ceux qui veulent un monde meilleur doivent avoir une idée claire des priorités, des possibilités et des réalités. C’est très important.

Je vous ai mentionné au moins deux ou trois fois le fameux projet de ZLEA. Il faut absolument que nos peuples évitent l’implantation de ce poison dans nos pays. Nous remporterions là une grande victoire (applaudissements et exclamations).

J’ajouterais qu’une avancée est en train de se produire en Amérique latine. Si on me demandait pourquoi j’ai éprouvé tant de satisfaction et tant de joie en apprenant les résultats des élections dans notre très chère Argentine (applaudissements et exclamations), je répondrai que c’est parce que – et que personne ne se sente offensé, à moins de se sentir visé – le symbole de ce que le capitalisme sauvage, comme dirait Chávez, a de pire, le symbole de ce que la mondialisation néo-libérale a de pire, le symbole par excellence a reçu un coup colossal ! (Applaudissements et exclamations.) Et c’est une chose extraordinaire.

Vous ne savez pas le service que vous venez de rendre à l’Amérique latine ! Vous ne savez pas le service que vous avez prêté au monde en coulant au fond de la fosse du Pacifique – je ne sais pas comment on l’appelle maintenant – à plus de huit mille mètres de profondeur, le symbole de la mondialisation néo-libérale ! Vous avez insufflé une force fantastique à la quantité toujours croissante de personnes qui ont pris conscience dans toute notre Amérique latine de toute l’horreur et de toute la calamité de ce qu’on appelle la mondialisation néo-libérale (applaudissements).

On pourrait partir, si vous voulez, de ce que le pape a dit bien des fois, notamment pendant sa visite dans notre pays, au sujet de la mondialisation de la solidarité. Qui pourrait-il être contraire à la mondialisation de la solidarité au sens le plus noble du terme, qui englobe les relations humaines dans les frontières non seulement d’un même pays, mais encore de la planète, et qui implique que cette solidarité soit exercée aussi par ceux qui gaspillent l’argent, détruisent et galvaudent les ressources naturelles, condamnent à mort les habitants de cette planète-ci ? (Applaudissements et exclamations.)

On n’atteint pas le ciel en un jour, c’est vrai, mais, croyez-moi – je ne le dis pas pour vous flatter et je pèse mes mots – vous avez assené un coup terrible à un symbole ! Et ça a une valeur énorme. Et vous l’avez fait justement à un moment critique, à un moment de crise internationale où tout le monde est impliqué. Pas une crise dans l’Asie du Sud-Est, mais une crise dans le monde, plus les menaces de guerre, plus les conséquences d’une dette extérieure colossale, plus la fatalité de la fuite de l’argent. Le problème est mondial. Et c’est pour ça que, malgré les difficultés qui existent ici et ailleurs, malgré, bien des fois, les fragmentations, malgré, bien des fois, les divisions – et des divisions, il peut y en avoir, il doit même y en avoir, bien que les intérêts communs soient si nombreux qu’ils doivent finir par l’emporter – toujours plus de gens prennent toujours plus conscience qu’un autre monde est possible. Voyez un peu la force qu’a prise cette phrase : un monde meilleur est possible ! Mais quand on aura instauré ce monde meilleur possible, il faudra continuer de répéter : Un monde meilleur est possible, et encore : Un monde meilleur est possible ! (Applaudissements et exclamations de : « Fidel, Fidel, Fidel ! » et de « Olé, olé, olé, Fidel, Fidel ! »)

Je vous ai parlé – et je vais conclure – dans ces conditions particulières d’ici, ce dont je me réjouis encore plus, de la modeste expérience de notre pays, de la façon dont nous apprenons jour après jour des choses nouvelles… Quand nous luttions pour extirper 30 p. 100 d’analphabétisme, que nous étions loin de penser que nous en viendrions un jour à vulgariser l’enseignement supérieur en ouvrant des collèges universitaires dans tous les communes, à partir du capital humain que nous avons formé et sans lequel cette aspiration aurait été impossible ! Martí rétorquait à ceux qui le traitaient de rêveur que les rêves d’aujourd’hui seraient la réalité de demain (applaudissements et exclamations).

Je reprends l’idée à mon compte. Les rêveurs n’existent pas. Vous pouvez en croire un rêveur qui a eu le privilège de voir des réalités qu’il n’avait pas été capable de rêver. Je n’y vois pas là un mérite, mais un privilège, un hasard chanceux d’avoir vécu, malgré les centaines de plans tramés pour hâter mon pèlerinage vers la tombe (exclamations). Ce en quoi, soit dit en passant, on m’a rendu un énorme service : m’obliger à perdre tout instinct de conservation et à apprendre que les valeurs constituent la vraie qualité de la vie, la qualité de vie suprême, mieux que l’aliment, le toit et le vêtement. Je ne sous-estime pas, tant s’en faut, l’importance des besoins matériels, qu’il faut toujours placer en premier lieu, car, pour pouvoir étudier, pour acquérir cette autre qualité de la vie, il faut satisfaire des besoins qui sont physiques, qui sont matériels. N’empêche que la vraie qualité de la vie est dans les connaissances, dans la culture.

Quand quelqu’un finit sa journée de travail, il veut aller voir un bon film, ou une bonne pièce de théâtre, ou un bon spectacle de danse, ou écouter un bon orchestre. Après avoir pris son petit déjeuner et son déjeuner, il souhaite se distraire, se divertir. Personne ne souhaite que ses enfants se divertissent ou se distraient en apprenant à consommer des drogues, ou en voyant de la violence et des choses absurdes qui empoisonnent leur cerveau (applaudissements). La qualité de la vie, c’est est autre chose ; la qualité de la vie, c’est le patriotisme ; la qualité de la vie, c’est la dignité ; la qualité de la vie, c’est l’honneur (applaudissements et exclamations) ; la qualité de la vie, c’est l’estime de soi à laquelle ont droit tous les êtres humains (applaudissements et exclamations).

Argentins, frères d’Amérique latine, quelles que soient vos croyances, vos pensées ou vos idées, je n’ai pas eu l’intention de froisser ou d’offenser qui que ce soit. Si quelqu’un estime que certaines des conceptions que j’ai avancées ici sont une ingérence dans les affaires de l’Argentine, ce que je suis efforcé d’éviter, à plus forte raison après la solidarité et la chaleur extraordinaires avec lesquelles j’ai été accueilli dans cette ville et dans ce pays, je lui demande sincèrement de m’en excuser.

Vive la fraternité entre les peuples ! (Vivats.)

Vive l’humanité ! (Vivats.)

Jusqu’à la victoire à jamais !

Je vous remercie. (Ovation.)

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